L’OR DE KÉNIÉBA : RICHESSE POUR QUI, RUINE POUR QUI ?
Le Mali a imposé un nouveau code minier et encaissé des recettes aurifères record. Mais dans le cercle de Kéniéba, des centaines de sites illégaux éventrent les forêts et empoisonnent la Falémé. Une souveraineté minière qui s’arrête aux portes des mines industrielles n’est qu’une demi-souveraineté.
Il y a deux Mali de l’or.
Le premier se raconte à Koulouba et dans les tableaux du Trésor. Depuis le Code minier de 2023, l’État et les acteurs nationaux peuvent détenir jusqu’à 35 % des parts des nouveaux projets, contre 20 % auparavant. En 2025, les exportations d’or ont atteint un niveau record de 2 750 milliards de FCFA, et ce malgré une production industrielle tombée de 54,8 à 42,2 tonnes. En avril dernier, un cadastre minier numérisé a été dévoilé avec 631 titres déjà inscrits. Le message est clair : l’or malien doit d’abord profiter aux Maliens.
Le second Mali de l’or se raconte à Kéniéba. Et il ne ressemble pas du tout au premier.
« Des tombeaux ouverts »
Selon l’association Wassa Ton, l’exploitation minière illégale se pratique aujourd’hui sur plus de 400 sites dans le cercle de Kéniéba. Les communes de Faléa, Faraba, Dabia, Dialafara et Kéniéba sont parmi les plus touchées. Déboisement, terres agricoles détruites, cours d’eau pollués : les conséquences menacent durablement les ressources naturelles et l’agriculture.
Un officier de la Direction générale des eaux et forêts résume la scène en une image : quand on survole le cercle, on ne voit que des « tombeaux ouverts ». Et il prévient : au rythme actuel, Kéniéba risque, une fois son or épuisé, de devenir une zone sans eau potable, sans terres cultivables, sans forêts, avec une jeunesse sans perspectives.
Le fleuve paie aussi. Selon un reportage de la RTS sénégalaise diffusé en mai, l’eau de la Falémé, jadis claire et poissonneuse, est désormais impropre à tout usage. Or ce fleuve frontalier fournit un quart du débit du fleuve Sénégal. Ce qui se joue à Kéniéba ne concerne donc pas seulement Kéniéba.
Des alertes, des missions, et toujours les dragues
Personne ne peut dire qu’il ne savait pas. Le 30 avril 2024, une mission conjointe des ministères des Mines et de l’Environnement a démantelé sept sites illégaux à Dabia. Le 22 janvier 2025, le ministre des Mines a informé le Conseil des ministres de l’ampleur du phénomène. En juin 2026, Wassa Ton a écrit au Premier ministre pour dénoncer à nouveau la situation. En mars 2026, le Mali a créé une brigade spéciale des mines.
Le dragage du lit des fleuves est déjà interdit au Mali comme au Sénégal. Pourtant, les machines continuent de creuser.
Quand une interdiction existe, qu’une brigade existe, que le gouvernement est informé, et que le désastre continue, la question n’est plus celle des textes. Elle est celle de leur application.
La souveraineté ne se divise pas
Le Mali a montré qu’il savait tenir tête aux grandes compagnies. Il a renégocié, saisi, imposé. On peut discuter la méthode, mais pas la volonté.
Cette même fermeté doit maintenant s’exercer sur les sites clandestins. Car l’orpaillage illégal fait perdre à l’État des recettes qui échappent à tout contrôle : une part considérable de la production artisanale échappe encore aux circuits officiels. Il détruit ensuite un capital que l’or ne remplacera jamais : la terre, l’eau, la forêt.
Être souverain, ce n’est pas seulement mieux vendre son sous-sol. C’est aussi protéger le sol qui nourrit ceux qui vivent au-dessus.
Ne pas se tromper de cible
Soyons justes. L’orpaillage n’est pas un crime en soi. C’est une activité séculaire, qui fait vivre des milliers de familles dans des zones où l’État offre peu d’autres revenus. Chasser le petit orpailleur sans lui proposer d’alternative, c’est fabriquer de la misère, voire de la colère.
La cible, ce sont les dragues lourdes, les exploitations mécanisées sans titre, ceux qui les financent et ceux qui ferment les yeux. Selon des témoignages recueillis par Bamada, ces sites fonctionnent avec la complicité de certains habitants. Ces complicités, à tous les niveaux, doivent faire l’objet d’enquêtes, et non de rumeurs.
Ce qu’il faut faire, maintenant
Les pistes ne manquent pas. Il faut d’abord donner à la brigade spéciale des mines les moyens, la présence permanente sur le terrain et l’obligation de publier ses résultats. Il faut ensuite transformer les orpailleurs locaux en coopératives légales, sur des couloirs autorisés, avec des techniques de traitement sans mercure. Il faut aussi affecter une part des recettes record de l’or à la réhabilitation des terres et des cours d’eau dévastés. Enfin, il faut une coopération réelle avec le Sénégal sur la Falémé, dans le cadre de l’OMVS : un fleuve partagé ne se protège pas d’une seule rive.
L’or est une richesse épuisable. La terre et l’eau, si on les protège, ne le sont pas. Le jour où les filons de Kéniéba seront vides, les comptes du Trésor ne rendront ni les forêts aux villages ni l’eau propre aux enfants.
Le Mali a gagné la bataille des contrats. Il lui reste à gagner celle du terrain. Sinon, l’or de Kéniéba aura enrichi quelques-uns et ruiné tous les autres.